« MES SOUVENIRS DE MIMI »
Un signe du destin ?
En maternelle… Dès mon plus jeune âge, je n’ai jamais su expliquer cela, je ne ratais jamais l’émission du « petit conservatoire de Mireille » diffusé par l’ORTF le jour des enfants : le jeudi après midi.
Cette « petite dame » me fascinait totalement. A quatre ans, j’écoutais avec une attention tous les conseils qu’elle donnait à ses élèves. Une fois l’émission terminée, je filais dans ma chambre et me mettais à chanter en imaginant que celle que les grands appelaient « Madame » se tenait devant moi… A l’école primaire… Notre professeur de musique nous avait réservé une magnifique surprise : la visite des studios de l’ORTF. Très proche d’elle qui m’avait choisi comme soliste à la chorale de l’école, elle nous conduisit dans un grand amphithéâtre où, oh, surprise, se déroulait l’enregistrement du petit conservatoire ! J’étais bouche bée en voyant Mireille, cette dame dont je n’avais jamais rien oublié. Quand, soudain, Mireille regarde la salle et voyant les enfants que nous étions, nous demande si l’un d’entre nous voulait participer au cours. Bien sur, tout le monde se fit tout petit. Mais c’était sans compter sur la fierté de mon professeur qui, en se mettant debout, me désigna.
Tremblante d’émotion plus que de trac que j’ignorais alors, je me souviens avoir eu la sensation que les marches qui descendaient vers le plateau étaient interminables. J’avais 11 ans ! Enfin parvenue devant Mireille que je n’osais regarder, le visage rougi par ce face à face que je n’aurais jamais pu imaginer, elle me demanda mon nom. A ma réponse, déjà elle me dit « jeune demoiselle si vous n’ar-ti-cu-lez pas et ne portez pas la voix plus fort, personne ne vous entendra. Allez, mon petit !»… Elle m’invita ensuite à chanter une chanson du répertoire de la chorale… L’émotion a sans doute était si forte que je ne me souviens que de son sourire mais pas de ce que j’ai chanté…
Au lycée… J’avais dix sept ans, dans cette époque drôle qu’étaient les années 70. J’arrivais toujours au lycée avec ma guitare au dos dont je jouais lorsque je n’avais pas cours, dans ce lieu que le proviseur avait alloué aux élèves portant le nom froid de « foyer des étudiants ». Là, je jouais des morceaux de jazz ou de bossa et accompagnait aussi tous ceux qui souhaitaient chanter Brassens, Brel, Maxime Le Forestier… Un jour, l’un de mes meilleurs amis me mit au défi, devant tout le monde, d’aller m’inscrire à une audition publique. Chiche ? « Chiche ! » Lui ais je répondu, sans savoir où cela allait m’emmener. Arrivée accompagnée devant le théâtre où se tenaient ces auditions, je vis alors l’affiche de Mireille et de son petit conservatoire. Comme j’aurais voulu faire demi tour !
Mais un pari étant un pari… J’ai chanté deux ou trois de mes compositions dont elle a choisi celle qu’elle préférait tout en me disant d’être là à 18h précise au théâtre. Revenue chez moi, toute la famille était en ébullition. Mais je ne me sentais pas à l’aise, je ne trouvais soudain pas ma chanson assez bonne pour cette soirée. Je passais alors le reste de la journée à écrire ma « vraie » toute première chanson « Le cerisier ». Le soir, tandis qu’elle annonçait les noms des personnes venues auditionner ainsi que les titres retenus qu’ils allaient interpréter, vint mon tour. Première fâcherie : devant le public, j’osais lui dire que j’avais changé de chanson ! Enervée, elle m’invita malgré tout à commencer… Tout en chantant, je la regardais et vis son sourire se dessiner peu à peu, les rides de ses yeux plein d’étincelles se marquer de joie. Nous nous sommes souri. A la fin de la chanson vint alors ce que je n’attendais pas : les applaudissements debout de tout le public, criant « Bis ! ».
J’ai du quitter la scène en essayant de me cacher derrière ma guitare ! A la fin de la représentation, tandis que je partais, le secrétaire de Mireille m’a rattrapé pour me dire que « Madame » souhaitait me voir… Elle m’a demandé de venir rejoindre de petit conservatoire chaque mardi et jeudi, rue Bertin Poiré à paris, de 18h30 à 21h pour y auditionner à nouveau mais sur un titre qu’elle choisit pour moi : « j’ai la mémoire qui flanche ».
Le petit conservatoire
Ma première audition a été catastrophique. Je ne voulais plus jamais y remettre les pieds ! Mais j’y revins quand même au bout de trois semaines, cette fois décidée à lui prouver que j’y avais ma place et je me suis mise à chanter de façon si différente ! Enfin, je lui donnais ce qu’elle espérait de moi… Mireille était connue pour avoir toujours eu, à chaque génération d’élèves, un « chouchou », le précédent ayant été Françoise Hardy et j’ai soudain fait partie de ceux là. C’est à partir de cet instant qu’elle m’a donné le surnom de « Nany ». « Mais je ne suis pas une grand-mère ? » lui ais je répondu ! « Non mais ça sonne bien, vous ne trouvez pas ?»…Nous avons beaucoup ri ce jour là…
La découverte d’une femme étonnante, merveilleuse… Chaque jour, je venais prendre le thé, rue Montpensier, dans son appartement donnant sur les jardins du palais Royal. Un appartement rempli de souvenirs et de fantômes illustres : Colette, Sacha Guitry, Georges Brassens, Yves Montand, Jean Cocteau, ainsi que tous ces grands hommes de plume que son mari, Emmanuel Berl, dit « Théodore », recevait régulièrement.
Les jours de beau temps, elle m’emmenait dans sa petite voiture anglaise vers ce paradis caché dans l’Oise, à Cauvigny, où son mari avait acheté une maison peu de temps avant la dernière guerre. Là, elle affirmait avec fierté ne pas avoir voulu faire installer l’électricité (seul le réfrigérateur était relié à une dynamo !). J’entrais dans un autre monde : « SON » monde, loin des plateaux, loin du star système, qu’elle m’offrait en privilège. Elle m’avait de plus alloué la chambre de Théodore : un petit lit très simple contre un mur, un magnifique bureau au milieu de la pièce, là où le soleil entrait, et des dizaines d’étagères sur lesquelles étaient rangés les livres d’Emmanuel Berl. Elle n’avait jamais touché à cette chambre depuis le décès tragique de son mari (qu’elle préférait appeler « son tendre ami », « son compagnon de toujours »…). Lorsqu’elle m’a ouvert cette chambre, elle a senti mon émotion et m’a permis l’impensable : l’accès à tous les écrits de « Théodore » y compris les manuscrits inédits qu’il écrivit dans les dernières années de sa vie.
Avec le temps, cet endroit de verdure sauvage me fait penser aux chansons de Duteil et Cabrel : Cauvigny sentait la confiture, la douceur, les notes de piano qui enlaçaient cette petite voix si fine et distinguée, les feux dans l’âtre à l’heure des confidences et des souvenirs que l’on écoute comme un enfant, le rire des amis de toujours qui venaient souvent…D’anciens élèves, venant en famille : Michel Berger, Yves Duteil, Françoise Hardy et Jacques Dutronc qui ne pouvait venir sans emmener avec lui Serge Gainsbourg les lendemains de cuites à
la Brasserie Lipp. Mireille avait offert à Daniel Beretta, le fils qu’elle n’avait pu avoir, un grand morceau de terrain pour y bâtir sa maison. D’autres encore nous faisaient la surprise de venir combler nos après midi de leurs musiques et de leurs rires : Francis Cabrel, Hervé Christiani, Michel Jonasz, Alain Souchon…Enfin tous ceux que j’aimais déjà… J’ai des dizaines d’anecdotes au sujet de Mireille… Mais je les réserve pour le jour où le site Internet sur mon projet sera prêt.
CE QUE MIREILLE M’A APPRIS
Mimi m’a appris tout d’abord à faire du trac un ami et non un ennemi. C’est grâce à lui que l’on peut dépasser ses limites et devenir meilleur.
Pauser ma voix sur une chanson, comme on doit la pauser lorsque l’on lit un texte et que l’on cherche à faire entrer l’autre dans l’histoire. De même qu’un texte comprend des virgules, des points d’interrogation et d’exclamation, des points de suspension, on doit porter ce que l’on dit sur la mélodie de la même façon. Là, on est dans le vrai !
Elle m’a fait comprendre que chanter n’est pas un « métier » mais un « plaisir de partage » humble et franc.
Son approche de travail avec les élèves était avant tout humain : un travail sur « soi » afin de prendre conscience de ses limites, du fait que l’on ne peut plaire à tout le monde, que le chant est un mode d’expression extraordinairement apaisant (j’oserais dire « thérapeutique !) et qu’il permet de montrer ses émotions et de les faire partager à d’autres dans une notion de « plaisir ».
Grâce à elle et à ses conseils que j’ai retenu, elle m’a fait prendre conscience des ressources que je possédais et dont pourtant j’ignorais
la présence. Le fait de me faire travailler sur des chansons que je n’aurais pas choisies m’a permis d’acquérir une facilité d’adaptation.... Et beaucoup de fou-rires!!!
Mireille n’était pas un professeur de chant, mais un professeur de vie
Anne Lorric
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